Les Cahiers de l'invité

 

La SAFIRE Alsace organise les séances de l’invité depuis 1998. Elles ont lieu à Sélestat à l’Agence culturelle d'Alsace depuis de nombreuses années. Chacune des 5 séances annuelles est dédiée à l’analyse de l’œuvre d’un réalisateur de documentaires ou de fictions en sa présence, avec la projection de deux ou plus de ses films suivie de débats. Chaque année depuis 2006, la SAFIRE a publié avec le soutien de la SCAM deux cahiers dédiés à 2 des 5 invités, dont le lauréat du prix SCAM pour l’ensemble de son œuvre audiovisuelle. Onze cahiers rédigés par Marie Frering sont ainsi disponibles sur cette page, ainsi que le cahier consacré à la résidence d’Abbas Kiarostami en Alsace en janvier 2013.

Les Invités :

Abbas Kiarostami - Jean-Michel Meurice - Anne-Marie Faux - Philippe Collin - Fredi M. Murer - Raoul Sangla - Stan Neumann - Marcel Trillat - François Caillat - Michaël Gaumnitz - Denis Gheerbrant - Sergueï Loznitsa



Abbas KiarostamiAbbas Kiarostami


Résidence janvier 2013

Abbas Kiarostami - PDF (865.99 Ko)








Jean-Michel MeuriceJean-Michel Meurice

L'invité automne-hiver 2011

Jean-Michel Meurice - PDF (741.36 Ko)

Les films que propose Jean-Michel Meurice sont des récits ciselés. L’œil du peintre qu’il est, un des artistes majeurs du mouvement Supports/Surfaces, apporte un soin particulier au cadre et il a l’art, dans les grandes investigations journalistiques et historiques qu’il mène, de s’inviter, ou même s’infiltrer avec courtoisie dans des milieux aussi fermés que ceux de la mafia, de la finance ou du Vatican par exemple. Chacun de ses films porte une patte à soi, un style qui lui est inhérent, pour emmener le spectateur au plus profond du sujet. Jamais de coups de force ou d’éclat, jamais de désignation brutale, mais une écriture narrative proche de la fiction. Ses films sur les artistes nous ouvrent le cœur de la création, Jean-Michel Meurice pénètre dans l’intimité du travail sans effraction, et quelque chose de l’âme vacillante de la recherche en œuvre nous apparaît.
Réalisateur de plus de deux cents films, il est aussi un de ceux à qui nous devons nos grands bonheurs et de belles découvertes à la télévision. D’abord responsable de l’unité de programmes documentaires à Antenne 2, il est le concepteur, avec l’historien Georges Duby, de ce qui donna la Sept puis Arte.
Grâces lui soient rendues !
Marie Frering



Anne-marie FauxAnne-marie Faux

L'invité printemps-été 2011

Anne-marie Faux - PDF (1.08 Mo)

Ich weiß nicht was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus uralten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
Heinrich Heine

Anne-marie Faux est perchée sur l’assise de sa chaise, enserrant ses genoux. Elle parle d’une voix sans âge, qui m’avait déjà surprise au téléphone. J’avais découvert ses films, Hic Rosa, partition botanique et Face au vent, partition buissonnière, lors d’un séjour en Charente dans la région où a été tourné Face au vent, chez Franck Vialle qui avait assuré la direction de production du film.
La Charente, si indolente, est habitée encore à cet endroit par des contre-courants venant de la mer, un souvenir du mascaret qui dans des époques plus anciennes agitait nos fleuves jusque loin dans les terres.
C’est cette image qui m’est revenue lorsque j’ai rencontré Anne-marie Faux à Paris, il me semblait qu’il y avait dans cette âme, dans ce corps, dans cette voix, quelque chose qui ne laissait pas tranquille le fleuve de la vie. Un mascaret sauvage, venu des profondeurs de la mer qui tenait en incessante inquiétude la douceur et la légèreté de cette femme perchée comme un oiseau sur sa chaise ou, comme la Lorelei, sur son rocher.
Marie Frering



Philippe CollinPhilippe Collin

L'invité automne-hiver 2010

Philippe Collin - PDF (823.19 Ko)

Philippe Collin n’est pas que Philippe Collin. Il transporte avec lui une mémoire vive des 6000 ou 7000 films qu’il a vus et on sent bruisser en lui les voix des grands artistes qu’il est allé filmer avec attention pour nous transmettre ces archives du XXe siècle qui sont notre trésor à tous. Il les fait revivre devant nous, raconte des anecdotes avec drôlerie et tendresse et voilà qu’ils surgissent, bondissent, hors des images, tel Noureev qu’il a filmé lors de répétitions à Spoleto. Dans son cinéma, c’est avec une délicatesse doublée de mordant qu’il campe ses personnages. Son œil amusé nous rend leur humanité par un sens aigu du rythme qui lui vient de sa passion musicale. Ainsi Philippe Collin est une sorte de filmeur pointilliste qui construit pour nous des couches subtiles d’un complexe paysage. Ce cahier sur Philippe Collin est entièrement consacré au film Les derniers jours d’Emmanuel Kant, un film phare dans son œuvre, où il nous raconte un Kant par le menu et nous emmène à l’intérieur de la tête et du corps du philosophe. Et les manies de Kant nous arrivent non pas ridicules mais comme une façon de continuer à tenir debout alors que les chutes deviennent de plus en plus fréquentes. Kant tombé à terre et n’arrivant plus à se relever a cette phrase magnifique : « Je suis si léger ». C’est peut-être là aussi le secret de Philippe Collin : la légèreté.
Marie Frering



Fredi M. MurerFredi M. Murer

L'invité printemps-été 2010

Fredi M. Murer - PDF (821.48 Ko)

L’Âme sœur est pour certains un film-culte. Autant par l’absolue œuvre d’art qu’est ce film que par l’incroyable façon “naturelle” dont le fil de la tragédie se déroule devant nos yeux. L’histoire raconte un amour incestueux entre un jeune garçon sourd et sa grande sœur. Ils vivent dans un chalet dans les montagnes suisses et sont de la famille des Irascibles. L’amour n’est pas choquant, jamais un gramme de ce qui pourrait être complaisant ou scandaleux. Rien. Un amour heureux voué au malheur. Et quand le malheur arrive, on est encore heureux de les voir, ces deux-là qui sont comme les couples mythiques frère-soeur qui sont, pour certaines civilisations, à l’origine de la création du monde. La montagne où ils vivent n’est pas un décor, c’est de la pente, de la roche, de l’herbe, des vaches, du bois, des pierres… Comme chez Charles-Ferdinand Ramuz, la montagne et les éléments parlent comme s’ils étaient des émotions en mouvement qui frappaient, touchaient, s’insinuaient dans les êtres, les ravissaient, les bouleversaient. Fredi M. Murer a tout écouté, tout regardé de cette vie paysanne dans les montagnes. Après son documentaire Ce n’est pas notre faute si nous sommes des montagnards, on aurait pu imaginer une fiction qui soit un drame de montagnards. Mais non, c’est de l’intime de chaque être humain qu’il s’agit, qu’il soit accroché au flanc d’une montagne ou qu’il vive ailleurs. Ce qui change, ce sont les gestes de tous les jours, et là-haut, des gestes dépend la survie. Dans les montagnes du Caucase, on dit que ce qui fait que le travail et la vie sont possibles malgré la dureté du quotidien, c’est l’amour, les corps qui s’aiment…
Marie Frering



Raoul SanglaRaoul Sangla

L'invité automne-hiver 2009

Raoul Sangla - PDF (562.44 Ko)

Raoul Sangla écoute aux portes ouvertes. Il ne se cache pas. Et il ne cache pas. Pas de petit bout de la lorgnette ou de caméra de sniper à lunette de visée télescopique.
À une certaine époque de la télévision, il avait ouvert l’image des studios à tout ce qu’il faut cacher avant que la cérémonie télévisuelle ne commence : les échelles, les coulisses, et les petits travailleurs. De son premier métier de plâtrier avec son père, dans le pays Basque, il est devenu déplâtrier, démaquilleur des plâtrages de la télé. Mais la mise à nu n’est guère appréciée par ceux qui ont besoin de masquer, et Raoul Sangla en a largement fait les frais. Mais il n’a pas démordu de l’idée que les anonymes ont plus à dire et à faire à la télévision que la place qui leur est assignée, potiches d’un décor misérable ou d’une misère décorative. Attentif à tout, il l’est aussi beaucoup aux nouvelles générations, et malgré un compréhensible pessimisme, prêt à toutes les aventures nouvelles, pourvu que ce soient de vraies aventures.
Marie Frering



Stan NeumannStan Neumann

L'invité printemps-été 2009

Stan Neumann - PDF (241.46 Ko)

Stan Neumann filme, dirait-on, comme un peintre de natures mortes. Le mot allemand de Stilleben conviendrait mieux, avec ce Still qui désigne plus le silencieux. Natures silencieuses, donc. Où tout parle par des degrés d’intensités différentes.
Et puis, on dirait bien que Stan Neumann continue à transporter avec lui sa Prague natale, aussi bien dans sa construction et son architecture réelles que par les portes, les couloirs et la poétique de l’écriture de Kafka. Explorations de châteaux intérieurs, chaque film a son fil d’Ariane propre.
« Il faut chercher la manière dont l’œil est aveuglé » dit-il.
Regarder de l’intérieur, donc…
Marie Frering



Marcel TrillatMarcel Trillat

L'invité automne-hiver 2008

Marcel Trillat - PDF (590.83 Ko)

Il le dit d’emblée, il n’a rien à vendre, pas d’idéologie, juste certaines idées person­nelles à défendre qui ont évolué aussi avec le temps, mais il se pose surtout en tant que citoyen et cinéaste. L’approche de Marcel Trillat, même des sujets les plus chauds et même lorsqu’il faut jouer des coudes pour aller planter sa caméra, semble paradoxalement toujours empreinte de douceur. Cela vient sans doute du respect qui l’habite. Il dénonce, critique les systèmes mais jamais ne se place au-dessus des gens. Grand homme de télévision, il incarne en même temps l’anti-télévision d’info, celle qui, depuis sa naissance, a à son actif une quantité de fourvoiements et de manipulations qui auraient fait la ruine d’un grand nombre d’autres aventures. La présence d’ailleurs de Marcel Trillat à la télévision, de l’ORTF à Antenne 2, est toute de bagarres, à l’extérieur lorsqu’on le chasse, à l’intérieur lorsqu’il y est.
À l’écoute de la démarche de Marcel Trillat, et puisqu’il le cite, nous avons voulu accompagner la parole du cinéaste par des textes d’un homme passionnant, irré­­ductible et quasi oublié : Armand Robin. Poète, traducteur, anarchiste, libertaire, Armand Robin a longtemps été le critique décrypteur des radios en langues étran­gères et on lui doit Poésie sans passeport, de formidables émissions de radio bilingues sur les poètes du monde entier. Une grande partie de ses écrits ont disparu, mais on se référera avec bonheur au site qui lui est consacré : http://armandrobin.org
Marie Frering



François CaillatFrançois Caillat

L'invité printemps-été 2008

François Caillat - PDF (474.13 Ko)

En regardant les films de François Caillat, on reste comme accroché à un paradoxe, quelque chose devient flou, issu même de la netteté des images, de la rigoureuse architecture sonore et d’un montage servant à la lettre les déroutantes propositions du réalisateur.
À la fin de Bienvenue à Bataville, un plan montrant des gens avec des torches dans la forêt lorraine et soudain on pense à Fahrenheit 451. Et que le cinéma de François Caillat se fonde sur l’oubli comme ressort de la mémoire. Là où, lorsque la disparition devient trop réelle, surgit une mémoire anhistorique, une mémoire des limbes, une mémoire construite non plus comme un livre d’histoire mais comme un roman, une pièce de théâtre, un poème ou un savant parterre de plantes sauvages. C’est flagrant dans L’Affaire Valérie où la disparition et l’oubli de “l’affaire” font surgir des récits. Sur fond de menaces. Celle de la montagne, des humains, de la froide construction d’un système, les stations de ski, qui sont comme Bataville un lieu de séduction où il faut être parmi les forts pour ne pas disparaître.
L’oubli comme ressort de la mémoire dans une démarche de documentariste, c’est l’inverse du témoignage du passé, c’est la mise en œuvre du hors-champ du témoin ou de l’acteur. D’où ce flottement étrange que provoque en nous la nature même des films de François Caillat. Et l’on imagine derrière les arbres, cachée dans les marais ou dans les anfractuosités de la montagne, une communauté éparse rassemblée là (échappée d’un Bataville), comme celle de ceux qui se souviennent, non pas de leurs vies et de leurs vécus, mais du texte des autres pris en soi. Ceux de la fiction de Ray Bradbury et du film de François Truffaut. Ne faisaient-ils pas œuvre de documentaristes en somme ?
Marie Frering



Michaël GaumnitzMichaël Gaumnitz

L'invité automne-hiver 2007

Michaël Gaumnitz - PDF (519.88 Ko)

Pour parler de Michaël Gaumnitz, je ferai un détour par un autre Allemand rencontré dans une maison délabrée de la Loire. L’homme peignait, peignait et construisait. « Je m’excuse d’être écorché, d’autres sont morts » me dit-il. Chacune de ses peintures était comme marquée d’une tache, comme on parle d’une tache sur un poumon et que la radiographie révèle. C’est dans L’exil à Sedan que Michaël Gaumnitz va au centre de la tache, cherchant l’histoire terrible de son père, et la trouvant. Mais l’interrogation, toutes les interrogations sur l’histoire restent. Et Michaël compose des films, avec une ferveur habitée il travaille avec les images filmées, les archives, la palette graphique. La peinture vient souligner l’image ou la vider, ou encore la barrer et la transformer. La couleur, et beaucoup de noir et de gris, vient opacifier la perspective et éclairer le propos et la recherche de vérité. Dans Premier Noël dans les tranchées, à la manière des historiens de la micro-histoire, il se penche sur ces moments de fraternisation à la Noël de 1914. Pour quelques heures, quelques jours, les soldats allemands, français et anglais traversent les quelques mètres qui les séparent les uns des autres, ils chantent ensemble, s’offrent du tabac et des victuailles. L’événement sera passé sous silence. L’humain de ces hommes qui se sont vus en miroir ne doit pas être retenu par l’histoire. Dans une des lettres envoyée du front par un poilu, on lit :
« Je vous relate ce petit fait, mais n’en parlez à personne »…
Les films de Michaël Gaumnitz, pour reprendre un titre de l’historienne Arlette Farge, font partie des œuvres qui deviennent « des lieux pour l’histoire ».
Marie Frering



Denis GheerbrantDenis Gheerbrant

L'invité printemps-été 2007

Denis Gheerbrant - PDF (331.18 Ko)

Tout proche
Et difficile à saisir, le dieu !
Mais aux lieux du péril croît
Aussi ce qui sauve.
Friedrich Hölderlin, Patmos

Il est léger comme une plume, Denis Gheerbrant. Il s’installe en éphémère, avec peu, une tente, un sac à dos, une caméra, dans un camping, un paysage, dans le temps. Il se pose légèrement, regarde, écoute et filme. Le filmeur ne dérange personne, suscite juste ce qu’il faut de curiosité envers le solitaire qui est là. Denis ne va pas déranger les gens qu’il filme, mais il va nous déranger, nous les spectateurs de ses films. Autant il est moineau quand il tourne, autant c’est un regard d’aigle qu’il braque sur nous pour guetter ce que nous ferons de sa candeur. Même physiquement, il est comme ça, un regard d’aigle avec un corps de moineau ; lorsqu’il parle ses jambes bougent en écriture, on pense à Uccellacci e uccellini de Pasolini, à ce décryptage de la langue dansée des oiseaux après les saisons méditatives.
Denis Gheerbrant compose avec la vie. Comme disent certains de ces personnages : « la vie c’est ça », avec toujours un geste en forme de ponctuation, points de suspension, point d’interrogation, guillemets. Denis écrit avec la caméra, c’est un crayon qui court, se pose, recommence. Sans peur de faire des « fautes », et la caméra bascule vers l’écoute car « si quelqu’un te parle tu ne peux pas te soustraire à son regard ». L’alchimie du bord du gouffre de ses films nous raconte que chaque réussite humaine est doublée d’un ratage, et inversement ; qu’on a toujours besoin de regarder l’autre pour se comprendre. Denis Gheerbrant ne nous propose pas une vision du monde, il nous propose de regarder le monde, de se poser un instant, comme les oiseaux, sur un fil qui bouge.
Marie Frering



Sergueï LoznitsaSergueï Loznitsa

L'invité automne-hiver 2006

Sergueï Loznitsa - PDF (901.07 Ko)

« …Nous vivons dans un monde renversé. Quelques années à peine nous séparent de ces temps où les trains, les sirènes de bateaux, les tempêtes, l’homme même étaient muets. Seuls les sourds n’entendaient pas ces figures vertigineuses qui mettaient l’onde sonore en un tel état d’ébullition, de transe, qu’elle en sortait comme purifiée, exsangue, aphone, ayant touché par dilatation à son extrême pôle panique, le silence. Pour n’être que mental, le son manquait-il d’être réel ? En tout cas il ne manquait pas d’être ! […]
Le film muet nous avait donné le monde sous les espèces du silence ; il avait fouillé les zones obscures de l’homme et y avait trouvé les actions héroïques, les contes de fées, les cauchemars, l’épouvante ; l’appa­rence lui étant refusée, il fut forcé d’exprimer le sous-jacent, le sous-cutané. […] Et voilà que le deus ex machina met au monde le film parlant ! Parlant ? Non, bavard ! La parole avait déjà beaucoup sur la conscience, mais elle n’était jamais tombée si bas qu’on ne pût la relever. […] Le film parlant n’est vraiment bon que dans la mesure où il est muet. L’essai n’est pas difficile : arrêtez le son du Chemin de la vie, rajoutez quelques sous-titres ; c’est un film muet admirable. Trouvez-vous par contre dans une salle de projection où, pour quelque travail technique, on passe l’image seule d’un film parlant courant ; c’est à en mourir de rire. […] Le cinéma muet permettait un “malentendu” à la fois merveilleux et efficace ; il permettait aussi, autour de lui, comme une marge, une frange de réaction, parfois très violente, une frange de ciné-poème… »
Benjamin Fondane, Cahiers jaunes, 1933

 
 
 
 
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